DPLG


[Yboergrendsuh] sur les ruines du XX e siècle
De la machine de guerre à la stratégie de la délivrance


« La transgression est à la fois libératoire et fondatrice ». (L. Marin Utopiques : jeux d’espaces ; p.109)

Cette déclaration illustre la démarche de ce TPFE qui cherchait à savoir en quoi la transgression pouvait stimuler le processus de conception architecturale. Pour ce travail, il fallait une limite à dépasser, une ligne-trace, une frontière-cicatrice, qui elle-même constituait l’expérience de transgression du possible et de l’acceptable. Le choix du Mur de l’Atlantique comme base significative de transgression se fait en relation avec la notion de ruines développées par Y. Stourdzé 1. Ces ruines du XX ème siècle stimuleraient peut-être un autre chose… Puisqu’il s’agissait d’éléments étrangers sur territoire conquis, le choc psychologique a pris place jusqu’au pouvoir de la part des autochtones de faire avec et pour certains encore de refouler un élément de l’histoire. Les bunkers nazis ont fait repousser les limites de l’acceptable…

Aujourd’hui, chacun voit les bunkers à sa manière, avec les souvenirs et la sensibilité qui lui est propre. On leur impute notre propre agressivité ou notre propre intérêt, voire pour certains un amour particulier. Les références dont on les affuble ne sont que des stimulants à la reprise de confiance de soi et du milieu environnant. Ils sont néanmoins trace, reste, qui, si nous n’y prenons garde perdront de leur aspect répulsif : même s’ils sont laids, imposants, contrariants parfois, il ne faut pas les intégrer dans une vision négative et encore moins destructrice. Il ne sert à rien de les camoufler, tout comme il n’est pas judicieux de les détruire et encore moins de les cloner. La fantaisie est de profiter de leur présence. Il est difficile de n’avoir qu’une seule approche sur ces bunkers, c’est ce qui fait la richesse du potentiel d’intervention. A la diversité de typologies de blockhaus ne peut répondre qu’une diversité architecturale et d’un même bunker ne peuvent y avoir deux même réponses. Il n’y a pas de limites à ces « fondements » de notre avenir et de celui de l’architecture. La mise en question est un événement historique ; ce que stimulent les bunkers, c’est un événement historique de l’architecture.
Alors où sont les limites entre les résidus de guerre et une quelconque intervention plastique architecturale ? Les moyens d’aborder ces vaisseaux de béton ne sont-ils pas dans les exercices mêmes de leur propre production ? Ne faut-il pas affirmer des interventions possibles sur ces sites en utilisant les pratiques militaires dont eux-mêmes sont issus : stratégies et tactiques ? Et les comportements ne doivent-ils pas être en opposition à tout type de règles organisationnelles, tramées, politiques, sociales et scientifiques ? La stratégie, artistique, doit être nomade, notamment dans sa diversité. La machine de guerre mène aux limites et aux dépassements de l’élément problème (le projet). La méthode de l’utopie (certainement baroque) mène à la délivrance de l’architecture, puisque tous les moyens sont bons : surpasser en se donnant une élasticité d’intervention. A cela, trois tactiques se dégagent de trois typologies de bunkers, puisque de chaque élément constitutif du mur de l’Atlantique (la station mère, la meute et l’unité) semble transpirer un thème particulier qui stimulerait peut être des interventions (dites «hors normes ») libertaires, chaotiques et schizophrènes. La base de sous-marins sur la pointe de Kéroman à Lorient aux proportions urbaines, est un quartier, la tanière, à l’échelle de la ville. Or, ce qui relève de la ville, relève de la politique. Le projet se fait donc suivant une volonté libertaire où l’habitant de la ville réinvestit à sa guise et suivant certaines directives issues elles-mêmes des bunkers. Chaque masse de béton a ses caractéristiques qui se déploient vers la ville. Le lien entre la rade et la ville actuelle peut alors se faire. Un monde souterrain, un autre aérien et enfin un troisième monde sous-marin sont crées par les trois thèmes dégagés de la base. La sensibilisation urbaine est encore plus importante pour ses habitants avec trois systèmes de liaisons complémentaires, directement inspirés de pensées artistiques. Lorient, c’est un peu la recherche du juste équilibre de la ville libre.
La cité d’Aleth, sur l’embouchure de la Rance, est la représentation typique de l’organisation hiérarchisée de ces installations. Son réseau souterrain répond à un système scientifique par sa hiérarchie, justement. C’est un phasme moderne qui dévoile la forte puissance d’un groupe armé. Il s’agit de mettre à jour l’organisation hiérarchique et de reprendre la signification première du terme chaos, à savoir qu’il définit le vide, la pure négativité, le non-compact. L’organisé (le phasme) est intégré dans la négativité de la matière originale (la terre). Le mouvement humain comme acte créatif affirme «l’instabilité même de la trajectoire qui rend le miracle du chaos possible. »2 Il s’agissait d’extirper du sol la vraie nature du lieu. Le Fort de l’Eve est une batterie de défense du port de St Nazaire, un bunker, l’unité, se dégage de cet ensemble : une casemate type M 270 dont la caractéristique est d’être affublée en guise de camouflage d’un pignon de maison. Il s’en dégage un rapport à la double personnalité, celle du Dr Jeckyll & Mr Hyde : la science officielle et la folie cachée. Du béton à la matière grise inspire une réflexion sur le comportement psychologique. Neuf types d’interventions sont présents : superficielle (rapprochement avec les maisons des trois petits cochons), en profondeur (le percement, sectionnement et explosion) et comportementale (l’autiste, le narcissique et le schizophrène). Un élément qui s’ingère et se digère, totalement acteur d’une société spectaculaire, stimule, par jeu et dégustation, l’appréhension de ces monstres de béton. Le bunker est rempli de smarties et l’importance du lieu n’est compréhensible qu’une fois sa matière complémentaire consommée. Le M270 donne lui-même la lumière sur sa condition.
Avec le temps on s’y est fait : Que ce soient des approches personnelles de notre enfance, des symboles ou des raisons de fin que l’on cherche à leur attribuer, les bunkers restent des objets incontournables. Ce qui est construction est déjà art (Duchamp) et l’art engendre la construction. L’objet bunker est déjà ready-made puisque le bunker, détourné de sa fonction première, peut devenir œuvre d’art, œuvre d’architecture. Et c’est en quelque sorte le comportement du ready-mader qui est à travestir. L’objet ready-made-bunker est peut-être fondement d’un comportement architectural, dont l’intervention doit varier. Il ne s’agit pas d’y apporter une importance de programme, mais de sensibiliser et appréhender ouvertement dans la suggestion ce que pourrait être un processus architectural. Le phénomène de ruine est un propulseur architectural (par son détournement), le comportement créateur se trouve alors dans sa transgression.

L’expression de ces projets se fait dans la subversion de l’image, où l’installation rend compte à titre d’ambiance, du réel problème auquel l’architecture est soumise. Le formalisme n’est que bridant, la suggestion susurre l’engouement et dynamise les sensations. Le caractère libertaire, chaotique et schizophrène de cette installation-soutenance voulait aller au-delà de la monstration de projets. Cette soutenance voulait suggérer les émotions apparues autour de ce travail et contenues, en partie déjà, dans les bunkers eux-mêmes.

1 : « Les ruines sont donc bien désormais d’avenir. (…) Ces ruines ne sont pas des ruines, mais des fondements. La charpente d’une architecture, le soubassement d’un corps urbain. ». Y. Stourdzé, Fragments ruinés pour une archéologie du Futur ; Traverses n°9 : Ville Panique, 1976, p.98.
2 : I. Ekeland, Le Chaos ; Flammarion, 1995, p.80.